23 juillet 2017
XVI dimanche du Temps Ordinaire, année A
Le Royaume des Cieux a une logique qui lui est propre, qui ne coïncide pas avec les critères naturels du vieil homme. C’est une logique qui pour nous est toujours nouvelle, que l’on doit toujours redécouvrir, qui ne peut être que donnée et qui doit être toujours accueillie de nouveau. À chaque fois, elle nous surprend, nous étonne et lorsque nous l’accueillons, elle nous rend un peu plus humains, un peu plus vrais ; un peu plus frères les uns envers les autres.
Les paraboles du Royaume que nous trouvons au chapitre 13 de l’Evangile de Matthieu sont un condensé de cette sagesse. Aujourd’hui, nous en lisons trois : celle du bon grain et de l’ivraie (Mt 13, 24-30) avec son explication (Mt 13, 36-43), celle de la graine qui pousse jusqu’à devenir un arbre (Mt 13, 32) et celle du levain dans la farine (Mt 13,33).
Lorsqu’Il parle du Règne de Dieu, Jésus le compare avant tout à un champ où poussent à la fois du bon grain et de l’ivraie.
Cela ne manque pas de nous surprendre : le Royaume ne devrait-il pas être le lieu où se retrouvent seulement les bons, les justes, les parfaits ? C’est le sens des questions que les serviteurs adressent à leur maître (Mt 13, 27) : pourquoi y a-t-il de l’ivraie, d’où vient-elle ? Ce qui est Tien, ce qui vient de Toi ne devrait-il pas être tout propre, bon, entièrement affranchi du mal ?
Le maître du champ répond que non ; et il semble être le seul à connaître les agissements nocturnes de l’ennemi qui a semé l’ivraie avant de s’en aller sans laisser de traces (Mt 13, 25).
Et il ne s’attarde pas sur cette question. Il s’attarde plutôt pour répondre aux serviteurs qui eux voudraient arracher immédiatement cette mauvaise herbe qui semble à leurs yeux menacer la récolte. Le maître, lui, au contraire n’est pas pressé.
Et pourquoi donc?
En tout premier lieu parce que Lui n’a pas peur du mal : il l’a déjà jugé et l’a déjà vaincu et il sait qu’il la vaincu radicalement. Et puisqu’il n’a pas peur, il n’est pas pressé.
La croix est le lieu où le mal a été vaincu et pour celui qui renaît de la croix, il est possible de ne plus en avoir peur.
Le jugement dernier n’est pas pour maintenant et n’est pas là : le temps et l’histoire ne sont pas les lieux du jugement mais le lieu du devenir, du possible et de la croissance. L’histoire est le temps de la patience de Dieu qui nous est donnée pour que chacun puisse se convertir au bien et revenir vers le Père.
Dieu n’est pas pressé car Il attend tout le monde et dans cette histoire qui est la nôtre, Il introduit l’unique et seule vraie force qui nous sauve tous, les bons comme les mauvais, et qui est pour tous une possibilité de conversion : les uns du mal, les autres de leur peur du mal.
Ce n’est pas l’heure du jugement, il n’est pas là et par-dessus tout, il n’incombe pas à l’homme : l’homme qui vit dans le temps ne peut pas ne pas avoir au moins un jugement « transitoire » qui ne voit pas encore le dessein définitif de l’histoire mais seulement son fragment dans le temps présent. Et c’est pour cela qu’il ne peut savoir avec certitude ce qui est réellement un mal et ce qui ne l’est pas : ce qui semble être du grain peut, en fin de compte, se révéler être de l’ivraie et vice versa.
Le Seigneur, au contraire, connaît vraiment le cœur de chaque homme, il en connait les intentions et il conduit avec patience l’histoire. Sa patience est une grâce pour tous : pour l’ivraie, qui a la possibilité en croissant de se révéler comme du grain ; mais également pour le grain, qui, au contact de l’ivraie apprend jour après jour à avoir de nouveaux critères de vie, à accueillir, à donner de la confiance, à se réjouir de la conversion des autres, à désirer le bien de tous, à donner un témoignage, à offrir sa vie. Ainsi, le grain à côté de l’ivraie peut devenir un grain meilleur, tout comme c’est dans les adversités de la vie que chaque homme a la possibilité de mûrir en bien et de devenir un homme nouveau.
Accueillir l’idée selon laquelle l’ivraie puisse exister et peut-être même être ici, à côté de nous, nous fait peur et cette peur génère la tentation d’éliminer l’autre. Le fait de ne pas pouvoir rendre justice tout de suite et de ne pas pouvoir éliminer le mal immédiatement demeure pour nous un scandale.
Ces paraboles évoquent l’attente. Le paysan attend la récolte, observant avec déception que le bon grain pousse aussi avec l’ivraie. Les oiseaux du ciel doivent attendre que le grain devienne un arbre pour se réfugier entre ses feuilles. La femme qui pétrit doit attendre que le levain fasse mystérieusement lever la pâte, et ainsi de suite. Le Royaume est ainsi. Attendre nous est difficile. Comme les ouvriers de la parabole, nous voulons mettre tout de suite les choses à leur place, éradiquer le mal, l’ivraie, et faire triompher la justice. Mais il nous est au contraire demandé d’attendre.
Le Seigneur invite ainsi à rester dans l’histoire, avec ses contradictions et le poids du mal en changeant notre regard : si nous savons mieux regarder, sans peur et sans hâte, nous saurons découvrir que le Royaume est déjà présent dans cette histoire comme elle est.
Il est caché comme le levain dans la farine (Mt 13, 33) et il est aussi petit qu’une graine de moutarde (Mt 13, 31-32) ; mais s’il est réellement présent, il fait fermenter toute la pâte et il peut devenir un espace accueillant pour qui en a besoin.
Et ce regard, avant d’être tourné vers l’extérieur doit être un regard porté sur notre vie même : sur l’ivraie qui habite en nous et qui, mystérieusement, est étroitement mêlée à la grâce et au bien.
+Pierbattista
