Homélie de la Vigile Pascale
Saint Sépulcre, 4 avril 2026
Gn 1,1 - 2,2 ; Gn 22,1-18 ; Ex 14,15 - 15,1 ; Is 54,5-14 ; Is 55,1-11 ; Bar 3,9-15.32 - 4,4 ; Ez 36,16-17a.18-28 ; Rm 6,3-11 ; Mt 28,1-10
Frères et sœurs,
Cette Veillée pascale nous a conduits sur un chemin d’attente et d’espérance, des ténèbres vers la lumière. Non pas d’un seul coup, mais à travers un long et patient parcours marqué par la Parole de Dieu, par le silence, par le feu et par l’eau. Pâques ne commence pas par la proclamation de la victoire, mais par l’écoute d’une histoire : une histoire qui affronte la mort pour parvenir à la vie.
Les portes sont encore fermées. Le silence est presque absolu, rompu peut-être par le bruit lointain de ce que la guerre continue de semer sur cette terre sainte et déchirée. Pourtant, ici même, en ce lieu où la mort a été habitée par Dieu, la Parole de Dieu résonne plus fort que tout silence. Et je le dis avec simplicité : nous aussi, aujourd’hui, nous célébrons avec une foi éprouvée, fragile, peut-être fatiguée… et pourtant encore debout. Non pas parce que nous sommes forts, mais parce qu’ici Quelqu’un nous soutient.
Ici, la mort n’a été ni évitée ni atténuée, mais elle a été affrontée jusqu’au bout. Dieu n’a pas choisi une échappatoire, mais il a décidé d’entrer dans la condition humaine dans sa réalité la plus profonde, en assumant sur lui-même toutes les dimensions de l’existence, y compris celle que nous vivons aujourd’hui, malheureusement, de manière souvent violente : la douleur et la mort. Non pas pour les « expliquer » de loin, mais pour les habiter de près.
La longue liturgie de la Parole que nous avons écoutée nous a guidés à travers des moments décisifs. La création qui naît du chaos : « Dieu dit : « Que la lumière soit. » Et la lumière fut » (Gn 1, 3). Puis l’épreuve d’Abraham sur le mont Moria, où un père est arrêté par le couteau et voit un bélier pris dans les broussailles, image d’un substitut qui préfigure le véritable Agneau. Puis le passage de la mer Rouge : la mer ouverte comme voie de libération, non de fuite. Puis les paroles de consolation du prophète Isaïe : « je t’avais caché ma face. Mais dans mon éternelle fidélité, je te montre ma tendresse, – dit le Seigneur, ton rédempteur » (Is 54,8). Et encore l’invitation universelle : « Vous tous qui avez soif, venez à l’eau » (Is 55,1). Puis la voix de Baruch qui désigne la Sagesse comme chemin de vie. Enfin, la promesse d’Ézéchiel : « Je vous donnerai un cœur nouveau, je mettrai en vous un esprit nouveau » (Ez 36,26). Chaque pas nous a conduits jusqu’ici, où l’Évangile selon saint Matthieu nous raconte : « Et voilà qu’il y eut un grand tremblement de terre ; l’ange du Seigneur descendit du ciel, vint rouler la pierre et s’assit dessus » (Mt 28, 2).
Cette scène n’est pas un simple détail narratif. Elle est au cœur d’un passage qui bouleverse le monde : une pierre déplacée non par des forces humaines, mais par la puissance divine. En ce moment, il semble n’y avoir personne capable de rouler les pierres des tombeaux que la souffrance, dans cette situation de guerre, continue de creuser. Mais c’est précisément pour cela que nous écoutons avec plus d’urgence la question que les femmes portaient dans leur cœur : « Qui nous roulera la pierre pour dégager l’entrée du tombeau ? » (Mc 16, 3). Ce n’est pas seulement une question pratique. C’est la question de toute recherche d’espérance quand il semble qu’il n’y ait plus rien à faire. C’est la question de ceux qui aiment sans chercher de réponses immédiates, de ceux qui s’approchent du mystère avec confiance, même lorsque le chemin paraît obscurci. Aujourd’hui, cette question monte de toute la Terre Sainte, et de tous les lieux du monde marqués par la violence. Et la réponse n’est pas une annonce vide, mais un événement : la pierre a été roulée. Non par notre force, mais par la puissance de l’amour de Dieu, plus fort que la mort.
Frères et sœurs, cette question – « Qui nous roulera la pierre ? » – ici, aujourd’hui, n’est pas seulement un écho lointain de l’Évangile. C’est le cri qui monte de nos foyers, car autour de nous, des pierres ont été remises à leur place. Et pourtant, nous sommes ici aujourd’hui : dans un tombeau qui a été ouvert une fois pour toutes. Non pas parce que nous avons su rouler la pierre par nos propres forces – nous savons bien combien nous sommes faibles, combien nous avons peur –, mais parce que Quelqu’un l’a roulée avant nous, sans attendre que nous en soyons capables, sans nous demander si nous avions une foi suffisante. La pierre a été enlevée alors qu’il faisait encore nuit, alors que personne ne croyait encore que cela était possible. Et c’est là la première annonce pascale, ici et maintenant : Dieu n’attend pas que nos guerres prennent fin pour commencer à faire renaître la vie. Il commence dans l’obscurité. Il commence dans le silence. Il commence dans le sépulcre encore fermé.
Alors, cette veillée nous interpelle : cherchons-nous encore à rouler nous-mêmes les pierres qui nous oppriment ? Ou laissons-nous le Vivant nous précéder ? Car Pâques n’est pas le résultat de nos efforts de paix, aussi nécessaires soient-ils. C’est le fondement qui rend possible tout effort. Si le tombeau est vide, alors rien n’est vraiment fermé. Aucune terre n’est disputée pour toujours, aucune blessure n’est incurable pour toujours, aucun souvenir n’est prisonnier de la haine pour toujours. Non pas parce que c’est facile – nous savons combien c’est difficile –, mais parce que le cours de l’histoire a changé. Nous ne marchons plus vers la mort : depuis ce tombeau, la mort est derrière nous. Et même lorsque la guerre semble nous dire le contraire, nous sommes ceux qui ont vu la pierre enlevée.
Et avec cette pierre, l’Évangile semble en rouler une autre : la peur. Car le premier mot pascal, ici, est simple et désarmant : « Vous, soyez sans crainte ! » (Cf. Mt 28, 5). Entrer dans ce tombeau vide – même sans pèlerins, même seul, malgré la guerre – signifie se confronter au mystère de la vie qui se renouvelle. Le tombeau vide n’est pas un vide qui efface l’histoire. Il ne nous dit pas que la douleur n’a pas existé ni qu’elle cessera. Le corps ressuscité du Christ, comme nous le rappellent les Évangiles, n’est pas dépourvu des traces de la Passion. Mais ces plaies ne sont pas des signes de défaite : elles sont le sceau d’une vie qui a vaincu la mort en la portant en elle. Voilà le cœur de Pâques : Dieu n’efface pas notre histoire, il la transfigure, il l’ouvre à la lumière.
Elle nous dit que la réalité elle-même peut être transformée par la puissance de Dieu. Elle a ouvert un passage là où il n’y avait qu’un mur. Là où il y avait une pierre définitive, il y a désormais un seuil.
Jérusalem, ville marquée par la mémoire de la mort et aujourd’hui par tant de divisions, devient le lieu où s’annonce la vie. Non pas une vie idéale, lointaine, spiritualiste, mais la vie concrète : celle des personnes, des maisons, des relations, des communautés. La question que posait le prophète Ézéchiel – « ces ossements peuvent-ils revivre ? » (Ez 37, 3) – est une question que nous nous posons nous aussi aujourd’hui, en regardant les décombres autour de nous et en nous. Et la réponse de la foi pascale est claire : oui, ils peuvent revivre. Non pas parce que Dieu accomplit des miracles magiques, mais parce que Dieu est fidèle à la vie dans sa réalité la plus concrète. Non pas à une vie sans contradictions, mais à une vie qui peut traverser la contradiction et en sortir transformée. Et c’est déjà là un jugement pascal sur l’histoire : la mort, avec ses aiguillons (cf. 1 Co 15, 55), n’est pas maîtresse, elle n’est pas souveraine.
Et permettez-moi de le dire ainsi : s’il y a ici, aujourd’hui, une « pierre » que nous pouvons vraiment emporter, c’est celle qui pèse en nous – la pierre de la résignation, de la rancœur, de la méfiance. L’Évangile ne nous demande pas d’accomplir des exploits extraordinaires, mais de garder la vie, même dans les petites choses. Non pas pour nier la croix, mais pour la transfigurer, en la rendant partie du chemin de salut qui nous unit à la vie de Dieu.
Et telle est la consigne pascale que nous recevons ici, depuis le Saint-Sépulcre : ne restons pas immobiles devant les pierres du monde, mais devenons – autant que possible – des « pierres vivantes », des signes de réconciliation, des artisans d’espérance, des témoins d’une vie que la mort ne parvient plus à enfermer.
Le Christ est ressuscité. Il est vraiment ressuscité. Alléluia !
† Pierbattista Card. Pizzaballa
Patriarche latin de Jérusalem

